Pour le chimiste français Henri Kagan, un Nobel longtemps attendu
Longtemps considéré comme injustement "oublié" des Nobel avant sa récompense attribuée mardi, le Français Henri Kagan, chimiste "foisonnant d'idées", est un des pionniers de la recherche sur la chiralité, qui a abouti à des techniques essentielles dans l'industrie.
"C'est un scientifique hors pair et d'une créativité assez inouïe. On est tellement fiers et très, très reconnaissants", s'enthousiasme auprès de l'AFP Emmanuelle Schulz, directrice de recherche CNRS à l'Institut de chimie moléculaire et des matériaux d'Orsay (Essonne), près de Paris, dont le professeur émérite de 95 ans a été un des fondateurs.
D'une "très grande curiosité", il a "fait des découvertes majeures et pas simplement dans le domaine pour lequel il est récompensé aujourd'hui. Il a aussi mis au point des réactifs qui sont utilisés partout", poursuit-elle.
Dès son doctorat au Collège de France, le jeune chercheur né le 15 décembre 1930 à Boulogne-Billancourt (région parisienne) est attiré par un sujet difficile mêlant chimie théorique et expérimentale: la chiralité.
Certaines molécules existent en deux versions, "droite" et "gauche". Elles sont composées des mêmes atomes mais orientées différemment dans l'espace. Un problème majeur pour l'industrie pharmaceutique par exemple, car la version "droite" d'une molécule peut être un médicament et la "gauche" un poison.
Henri Kagan passe des années dans son laboratoire à développer des modèles et des expériences pour créer des réactions chimiques permettant de ne produire qu'une version de la molécule.
"A un moment, j'étais très près d'abandonner car nous étions toujours à de faibles niveaux de sélectivité, sans amélioration. Nous avons décidé de continuer en changeant de stratégie, et enfin il y a eu une percée!", racontait-il en 2005 dans un documentaire réalisé à l'occasion de la remise du "Bower Award and Prize for Achievement in Science", un prestigieux prix américain.
- "Etre avec les étudiants" -
En 1971, il publie un article sur la "catalyse asymétrique". Sa découverte, qui a donné naissance à des technologies devenues essentielles dans l'industrie pharmaceutique, mais aussi l'agrochimie ou la production de parfums, lui vaut de nombreuses distinctions.
Mais, en 2001, le Nobel de Chimie lui échappe, provoquant l'incompréhension de la communauté scientifique française.
Le ministre de la Recherche de l'époque Roger-Gérard Schwartzenberg se fend d'une lettre au directeur de la Fondation Nobel pour "s'étonner" de la non-attribution du prix à M. Kagan, aux côtés des Américains William Knowles et Barry Sharpless et du Japonais Ryoji Noyori, trois autres pionniers de la technique.
Le Nobel 2026, qu'il partage avec le Japonais Kenso Soai, récompense un autre aspect de ses travaux sur la chiralité.
Dans la nature, les molécules chirales n'existent que sous une seule version, "droite" ou "gauche". M. Kagan a contribué à mieux comprendre comment en démontrant que, dans certains cas, un infime excès initial de l'une ou de l'autre des deux formes pouvait être considérablement amplifié par des réactions chimiques.
En parallèle de ses travaux, le chimiste a consacré une grande partie de sa carrière à former des jeunes chercheurs sur le campus d'Orsay, où il est devenu professeur en 1967.
"J'ai cherché un poste à l'université afin d'être en contact avec les étudiants. Très souvent, ils posent des questions qui vous obligent à beaucoup réfléchir", confiait-il en 2005. "Je dis souvent à ceux qui rejoignent mon groupe +ce qui est inattendu est parfois plus intéressant que ce qui est planifié ou attendu+".
"C'est une personne extrêmement humble, qui foisonne d'idées, fascinant dans la manière dont il présente les concepts et transmet la science", témoigne auprès de l'AFP Stéphane Bellemin-Laponnaz, chercheur CNRS à l'Institut de physique et chimie des matériaux de Strasbourg (Est).
Jusqu'à il y a quelques années, "il était encore au laboratoire à réfléchir, conceptualiser", raconte le chimiste, qui se souvient de son bureau où trônait "deux coquilles d'escargots, l'une tournant à droite et l'autre à gauche". La chiralité toujours.
E.Marmano--LDdC