La fermeture de Novaïa Gazeta fait partie de "la campagne militaire" du Kremlin, selon le prix Nobel Mouratov
Le co-fondateur et ancien rédacteur en chef du journal indépendant russe Novaïa Gazeta Dmitri Mouratov a estimé vendredi auprès de l'AFP que la fermeture de ce bastion de la presse indépendante en Russie faisait partie de "la gigantesque campagne militaire" que mène le Kremlin depuis 2022.
"Nous sommes des opposants acharnés à la guerre, sous toutes ses formes. Et nous sommes un élément que (le pouvoir) doit nécessairement détruire", souligne M. Mouratov, 65 ans, lauréat du prix Nobel de la Paix et rédacteur en chef de 1995 à 2017, puis entre 2019 et 2023.
Pour lui, "la destruction de Novaïa Gazeta (...) fait partie de cette gigantesque campagne militaire menée par la Russie" depuis le déclenchement de l'offensive militaire russe contre l'Ukraine, que le journal était l'un des derniers médias à critiquer ouvertement.
Symbole historique de la presse indépendante en Russie, Novaïa Gazeta a vu, depuis l'attaque contre l'Ukraine, sa licence de presse révoquée, tandis que plusieurs de ses journalistes et rédacteurs ont été mis sous pression, placés en garde à vue et leurs domiciles perquisitionnés.
La publication a aussi été désignée, en septembre, "agent de l'étranger", un label utilisé pour étouffer la dissidence.
La fermeture "n'est pas notre décision", insiste M. Mouratov, lors d'une interview par téléphone.
Il explique que le journal, fondé en 1993, a été "coupé des systèmes financiers utilisés par ses abonnés". "Nous ne pouvons plus recevoir le moindre centime de la part de ceux qui s'abonnent à notre journal ou le lisent", affirme M. Mouratov.
De plus, l'équipe rédactionnelle s'est vu "signifier que nous étions expulsés du bâtiment que nous occupons depuis 30 ans" à Moscou, dit-il.
- Les médias libres "détruits" -
L'ancien rédacteur en chef a refusé de dévoiler les projets de son équipe par mesure de précaution pour ne pas fournir aux services de sécurité russes une nouvelle cible "à détruire".
"À mon sens, nous faisons partie d'un processus qui se déroule actuellement dans toute la Russie" visant à démanteler les derniers acquis démocratiques, poursuit M. Mouratov.
La Constitution russe adoptée en 1993 après la chute de l'URSS "interdit la censure, alors que tous les médias libres et indépendants de notre pays ont été détruits", rappelle le journaliste.
Il ajoute : la Constitution russe dispose également que "les droits humains sont primordiaux, mais (...) nous assistons à une répression" où les partis d'opposition sont bannis et des centaines de personnes sont "emprisonnées pour leurs convictions".
"La Constitution a été de fait rendue caduque", insiste-t-il.
Novaïa Gazeta a été pendant des décennies un journal respecté et notamment connu pour ses enquêtes sur les violations des droits humains, la corruption et les abus du pouvoir.
Plusieurs de ses journalistes ont été assassinés, dont Anna Politkovskaïa en octobre 2006, qui avait passé des années à enquêter sur les exactions commises en Tchétchénie.
Dmitri Mouratov a lui-même été forcé de quitter ses fonctions de rédacteur en chef après avoir été désigné "agent de l'étranger" en 2023. Contrairement à de nombreux dissidents et opposants qui ont quitté le pays pour leur sécurité, il a choisi de rester en Russie.
En 2021, il avait reçu le prix Nobel de la Paix, aux côtés de la journaliste philippino-américaine Maria Ressa, pour ses "efforts visant à préserver la liberté d'expression, condition préalable à la démocratie et à une paix durable".
J.Padovano--LDdC