Le long d'un Danube asséché, bateaux échoués et pêcheurs sans travail
A Corabia, sur les bords du Danube, le spectacle de bateaux échoués et d'un port déserté par les touristes inquiète les habitants qui assistent, impuissants, aux effets du changement climatique sur le niveau du fleuve.
Depuis deux semaines, il est si bas dans cette ville du sud de la Roumanie que les embarcations ne peuvent plus entrer ni sortir à cause des bancs de sable qui se sont formés.
"L'an dernier, on pouvait encore traverser à la nage, mais maintenant l'eau nous arrive à la poitrine", constate Doru, un pêcheur de 71 ans, en désignant dépité un îlot au milieu du fleuve. Et de présager : "Dans deux ans, on pourra traverser à pied".
En raison de déficits de précipitations prolongés et de la chaleur extrême qui touche l'Europe depuis le printemps, les eaux du deuxième fleuve le plus long du continent ont atteint par endroits un niveau historiquement bas.
De sa source, dans la Forêt-Noire en Allemagne, jusqu'à son embouchure dans la mer Noire, les pays situés le long de ses 2.850 kilomètres en subissent les conséquences.
Que ce soit en Slovaquie ou en Bulgarie, les navires marchands ne peuvent plus être chargés à pleine capacité et la navigation est ralentie. La Roumanie et la Hongrie ont quant à elles dû réduire la production électrique de leurs centrales nucléaires qui utilisent les eaux du Danube pour refroidir leurs réacteurs.
- "Il faut agir" -
Déjà sévère, la sécheresse actuelle a été aggravée par le changement climatique d'origine humaine, selon un rapport publié la semaine dernière par le groupe de scientifiques du World Weather Attribution.
Le fleuve est à son niveau le plus bas depuis 30 ans en Roumanie et en Slovaquie, et n'a jamais été aussi bas en Hongrie.
En Bulgarie, près du pont Vidin-Calafat qui enjambe le Danube vers la Roumanie, les bateaux des pêcheurs sont bloqués sur la rive.
"Il n'a jamais été aussi sec", confie à l'AFP Rossen Dobrev. "Maintenant, on peut même aller jusqu'en Roumanie à pied."
"Je suis pêcheur depuis 39 ans, et il n'y a jamais eu une sécheresse comme celle-ci", renchérit Aleksandar Angelov. "Les responsables là-haut doivent agir", ajoute cet homme de 59 ans, dont le front profondément ridé trahit l'inquiétude.
Les liaisons par ferry entre la Roumanie et la Bulgarie ont été temporairement suspendues à deux endroits.
Mardi, les 186 passagers d'un bateau de croisière ont dû être évacués par les services de secours après s'être échoués dans le nord-ouest de la Bulgarie.
Quant aux cargos, ils "sont obligés d'attendre ou de naviguer avec une charge réduite", a dit à l'AFP un porte-parole de l'agence en charge du Danube au sein du gouvernement bulgare.
En Roumanie, le niveau du fleuve sur certains tronçons est tombé un mètre en dessous du minimum navigable.
"C'est une situation exceptionnelle. Nous sommes surpris par ce niveau très, très bas", a déclaré à l'AFP Adrian Maizel, de l'Administration du bas Danube.
"Nous faisons tout notre possible pour maintenir un chenal navigable, même plus étroit", ajoute-t-il, évoquant des opérations de dragage.
- "Sables mouvants" -
En amont, à Budapest, la capitale hongroise, le Danube a atteint son niveau le plus bas jamais enregistré.
Des dizaines de villes et de villages hongrois ont été soumis à des restrictions d'eau lors de la vague de chaleur de juin. Certaines croisières ont été suspendues en juillet.
Plus en amont encore, au barrage slovaque de Gabcikovo, le passage aux écluses a été ralenti, entraînant des temps d'attente rallongés, et les capitaines ont été invités à vérifier la navigabilité de leurs bateaux.
Alors qu'une nouvelle vague de chaleur est attendue cette semaine en Europe centrale, aucun répit ne se profile.
"Je vis ici depuis 25 ans, et l'eau n'a jamais été aussi basse", confie à l'AFP Mitica Nicolae, un habitant de Corabia, en train de pêcher dans un canal d'irrigation.
Ce retraité de 65 ans, qui écoute la radio publique chaque matin pour connaître le niveau du fleuve, constate qu'il attrape moins de poissons que par le passé, et se dit aussi préoccupé pour les agriculteurs, après l'annonce des autorités roumaines de restrictions d'irrigation dans le sud-est du pays. Ceux rencontrés par l'AFP affirment toutefois ne pas être concernés pour le moment.
A quelques kilomètres de là, un garçon patauge les pieds nus dans une eau qui ne lui arrive qu'aux chevilles.
"C'est comme des sables mouvants", s'exclame-t-il, surpris, en direction de sa famille.
O.Criscione--LDdC